Traduire l’énergie des choses
Curieusement, le regard
s’accroche d’abord sur les lointains. Partie de
l’étroitesse de la vallée, une nuée
grisâtre barre le tiers supérieur du tableau,
s’étoffe par la droite, escalade le versant de la
montagne, troublant sa blancheur. Le regard glisse ensuite vers le bas
de la pente neigeuse, traverse les bois sur l’autre versant,
avant de se perdre vers un sommet dans les lointains. « Vers
Azeindaz » est une aquarelle de Dominic Sevestre. Elle attire le
regard par sa composition, sa pureté, sa
légèreté comme par l’atmosphère qui
s’en dégage. On pourrait argumenter sans fin sur ces
qualités. Ce serait oublier que l’important est ailleurs.
L’aquarelle vit en
Dominic Sevestre comme palpite le cœur à la vie. Une
œuvre est un équilibre entre le regard de l’artiste
fort de son sentiment et de sa technique, un sujet dont
l’importance n’est que subjectivement relative et un second
regard, celui du spectateur. L’aquarelle contemporaine a
été souvent confisquée au profit d’une
mièvrerie dans l’esprit du temps. Seuls quelques artistes
comme Dominic Sevestre ont su lui rendre les lettres de noblesse que
lui offrirent, en leur temps, les paysagistes anglais.
Jeune artiste, il
découvre les aquarelles de Pierre Brette lors d’une
exposition à Granville, en Normandie. Il adhère
immédiatement à la façon limpide de
s’exprimer de l’artiste granvillais. L’aventure peut
commencer. Il se lance dans un long compagnonnage où il va
à la rencontre de Michel Rodde, Gottfried Salzmann, J-J Gut,
Charles Blockey… Convaincu, comme l’affirmait le
regretté Hugo Pratt, que «
Une aquarelle n’est pas une histoire, mais la traduction
d’une sensation, d’un souvenir, d’un état
d’âme », ce que d’autres expriment comme
la simplicité (apparente) au service d’un message clair,
Dominic Sevestre voyage, carnet de croquis et boîte
d’aquarelle à la main. Mais loin de lui
l’idée de collecter tout ce qui bouge. Au contraire, il
aime prendre son temps et s’imprégner, plus que du sujet,
de son atmosphère.
Ses pas
s’arrêtent un temps en Normandie. Il y crée un
atelier de dessin et d’aquarelle. Ensuite, il gagne les montagnes
suisses où le contact privilégié avec la rudesse
des éléments lui offre des sujets à sa mesure
alliant puissance et beauté, et devant lesquels on peut,
à son instar, méditer sans fin.
Les aquarelles de Dominic
Sevestre sont des instantanés d’émotion pure,
éblouissante. La peinture chinoise qu’il a
étudiée, lui a apporté une meilleure
maîtrise du geste. Il en a appris les techniques rigoureuses,
mais également la philosophie que François Cheng
résume en commentant une œuvre de Chu Ta : «
La fleur n’est pas un séduisant assemblage de couleurs.
Elle est l’expression d’une volonté qui est celle de
la plante elle-même. ». Dominic Sevestre compose ses
aquarelles en atelier à partir des croquis et des notes de
couleurs qu’il saisit sur le motif. Il ne traduit pas simplement
les choses, mais leur énergie, leur essence.
Il faut aller à la
rencontre des œuvres de Dominic Sevestre : à notre
époque de démultiplication des images, on ne louera
jamais assez le vrai contact avec l’unicité de
l’œuvre. Devant elle, on comprend pourquoi elle nous touche
: chacune est une façon d’appréhender le monde, une
contemplation, une écoute, un ressenti, tout un art de vivre, un
dialogue entre ce que trace l’artiste et ce que l’aquarelle
elle-même dicte au peintre. L’harmonie, c’est cela.
L’important chez Dominic Sevestre n’est donc pas la
représentation et ses manières, pureté,
légèreté, composition ou même
atmosphère, mais sa façon de représenter. Il
échappe à l’ennui de ne recopier que
l’enveloppe des choses.
Alain Coudert
Alain Coudert
"Chroniqueur artistique".
"Je
me considère comme un passeur d'art, de l'artiste qui a
créé l’œuvre au spectateur qui se demande
pourquoi il aime l’œuvre qu'il a sous les yeux. J'essaie
d'expliquer pourquoi cette oeuvre a du sens."
Auteur de Ratafia, Castor poche Flammarion, Le Pilosio, Belle Journée en Perspective.
Parmi les catalogues, préface des peintres Hasan Saygin, Wojtek Siudmak, Clausade...